L’archétype du guerrier : qui êtes-vous quand la guerre est finie ?

Cet article fait partie de la série « Traumatisme de guerre et hypnose ». Voir tous les articles de la série

On parle beaucoup de ce que la guerre fait au corps et à la mémoire. On parle moins de ce qu’elle fait à l’identité. Pourtant, pour beaucoup de personnes ayant vécu des contextes de guerre, la question la plus déstabilisante n’est pas « comment guérir ». C’est « qui suis-je maintenant ? »

Silhouette monumentale dans le brouillard bras levé — archétype du guerrier et reconstruction de l'identité après la guerre
Une figure qui cherche à se transformer. Pas à disparaître.

Quand le rôle disparaît avant que l’identité ait eu le temps de se reformer

L’identité militaire est l’une des plus intenses qui soient. Elle structure le quotidien, le corps, les relations, le rapport au monde et au danger. Elle donne un cadre, une appartenance, un sens clair à l’action. C’est pourquoi sa disparition — qu’elle survienne par blessure, fin de contrat, mise à la retraite ou simple retour au civil — peut produire un vide psychique que beaucoup ne s’attendaient pas à traverser.

Ce vide n’est pas de la nostalgie. Il n’est pas non plus nécessairement lié à un traumatisme au sens clinique du terme. C’est une crise d’identité réelle : la personne qui rentrait dans le cadre avec une précision parfaite se retrouve soudain sans cadre. Qui est-on quand on n’est plus « militaire », plus « en mission », plus dans ce rôle qui avait absorbé tant de soi ?

Une crise qui peut aggraver un traumatisme existant

Concrètement, cette crise d’identité et le traumatisme de guerre ne sont pas toujours séparés. En effet, ils se superposent souvent. Une personne qui porte déjà les traces d’une exposition traumatique et qui perd simultanément le cadre identitaire qui lui donnait une raison de tenir se retrouve doublement fragilisée. Le travail sur le trauma, dans ce cas, ne peut pas faire l’économie du travail sur l’identité.

L’archétype du guerrier selon Jung et Hillman

Carl Gustav Jung a introduit la notion d’archétype pour désigner des structures psychiques universelles — des patterns qui traversent les cultures et les époques et qui organisent une part de notre vie intérieure. Le guerrier est l’un d’eux. Non pas comme modèle à imiter, mais comme énergie psychique : une forme d’engagement, de discipline, de capacité à tenir face à l’adversité.

James Hillman, dans son travail sur la psychologie de la guerre, prolonge cette réflexion. L’énergie du guerrier, dit-il en substance, ne disparaît pas quand le combat s’arrête. Elle cherche à se transformer. Si cette transformation n’a pas lieu — si rien ne vient accueillir cette énergie et lui donner une nouvelle forme — elle peut se retourner contre celui qui la porte. L’hypervigilance permanente, l’agressivité sans objet, l’incapacité à se reposer : ce sont parfois les manifestations d’une énergie guerrière qui n’a pas trouvé où aller.

Signes d’une crise d’identité post-militaire — Sentiment de vide ou d’inutilité hors du contexte professionnel — Difficulté à trouver un sens aux activités civiles ordinaires — Impression de ne plus savoir qui on est sans l’uniforme ou la mission — Irritabilité ou retrait face aux exigences de la vie quotidienne — Nostalgie intense du cadre militaire, même de ses aspects les plus contraignants — Difficulté à recevoir des ordres ou à fonctionner sans hiérarchie claire — Sentiment d’être devenu étranger à soi-même et aux autres

Ce que la reconstruction de l’identité demande réellement

Reconstruire son identité après la guerre n’est pas un processus de retour à l’état antérieur. C’est un travail de transformation — plus long, plus profond, et souvent plus déstabilisant que ce qu’on anticipe.

Autrement dit, il ne s’agit pas d’effacer l’expérience militaire ni de s’en débarrasser comme d’un vêtement encombrant. Il s’agit de trouver une façon d’intégrer ce qu’elle a fait de soi — les compétences, les valeurs, la manière d’habiter le monde — dans une identité plus large qui ne se résume plus à ce seul rôle.

Ni effacement ni muséification

C’est l’un des écueils les plus fréquents : soit on essaie de tout effacer et de repartir de zéro, soit on reste figé dans l’identité militaire comme dans une armure qu’on ne peut plus enlever. Les deux positions évitent le même travail : trouver qui on est quand on n’est ni en guerre ni en rupture totale avec ce qu’on a été.


Bertrand Tavernier illustre ce second écueil avec une précision saisissante dans le film Capitaine Conan (1996). Conan est un guerrier accompli, courageux, décisif, respecté de ses hommes. Dans la guerre, il est souverain. Mais à l’armistice, il se retrouve incapable de redevenir ce qu’il était avant.


Ce n’est pas le traumatisme qui le brise. C’est l’absence d’un espace intérieur pour transformer cette énergie guerrière en autre chose. Il ne sait pas être autre chose que Conan le guerrier, et cette impossibilité le détruit. C’est exactement ce que Hillman nomme : une énergie qui, faute de transformation, se retourne contre celui qui la porte.

C’est pourquoi, pourtant, l’espace intérieur joue un rôle central dans ce processus. Le travail sur l’identité n’est pas uniquement cognitif. Il passe aussi par ce que Jung appelait l’individuation — ce mouvement lent par lequel une personne cesse d’être définie par un rôle ou une fonction pour devenir quelque chose de plus singulier : elle-même.

Pour aller plus loin :

Le retour impossible : quand la guerre vous a suivi chez vous

Archétypes de Jung et Hypnose : comprendre les personnages qui habitent votre monde intérieur

Dossier ESPT — Service de Santé des Armées

Questions fréquentes

La crise d’identité post-militaire concerne-t-elle aussi les contractants et les personnels humanitaires ?

Oui. Toute personne ayant exercé une fonction à forte charge identitaire dans un contexte de guerre peut traverser une crise similaire au moment de quitter ce contexte. Le cadre institutionnel diffère, mais la question de fond reste la même : qui suis-je sans ce rôle ? Pour les contractants de sécurité privée ou les personnels humanitaires, cette crise est souvent encore moins reconnue socialement que pour les militaires d’active, ce qui peut en aggraver l’impact.

Est-il possible de traverser cette crise sans accompagnement ?

Certains y parviennent, progressivement, lorsqu’ils trouvent un nouvel espace d’engagement qui fait sens — un projet, une transmission, une pratique. Pourtant, lorsque la crise d’identité se superpose à un traumatisme non intégré, le travail seul a ses limites. Un accompagnement peut permettre de nommer ce qui se passe, de distinguer ce qui relève du deuil d’un rôle et ce qui relève du trauma, et d’ouvrir vers une reconstruction qui tient compte des deux.

L’archétype du guerrier est-il forcément lié à la violence ?

Non — et c’est précisément ce que Jung et Hillman permettent de clarifier. L’énergie guerrière dans son sens psychologique est une capacité à s’engager, à faire face, à protéger, à tenir. Elle peut se transformer en engagement professionnel intense, en capacité à accompagner d’autres dans des situations difficiles, en aptitude au service. Ce qui pose problème, ce n’est pas l’énergie elle-même — c’est l’absence d’un espace pour la transformer.

Combien de temps dure une crise d’identité post-militaire ?

Il n’existe pas de durée type. Certaines personnes traversent cette période en quelques mois, d’autres sur plusieurs années. Ce qui semble déterminant : la qualité du soutien disponible, la présence ou l’absence d’un espace pour travailler ces questions, et la capacité à distinguer la crise d’identité d’autres difficultés qui peuvent lui être associées.

Références mobilisées dans cet article

C.G. Jung, Aion — Études sur la phénoménologie du Soi (1951) — James Hillman, A Terrible Love of War (2004) — Jonathan Shay, Odysseus in America (2002)

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