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On rentre. Les proches sont là. La maison est là. Et pourtant quelque chose ne correspond plus. Ce décalage — entre le monde qu’on retrouve et celui qu’on portait en partant — est l’une des dimensions les moins nommées du traumatisme de guerre. Le retour n’est pas la fin de l’épreuve. Pour beaucoup, c’en est une autre.

Le retour comme deuxième traumatisme
La littérature sur le TSPT militaire se concentre souvent sur ce qui se passe là-bas — les événements, les expositions, les pertes. Pourtant, Jonathan Shay, dans son second ouvrage consacré aux vétérans du Vietnam, identifie le retour lui-même comme une épreuve distincte et souvent aussi déstructurante que ce qui l’a précédé.
Ce n’est pas une métaphore. C’est une réalité psychique documentable. La personne qui rentre n’est plus celle qui est partie. Mais le monde qu’elle retrouve, lui, semble avoir continué sans elle — comme si rien ne s’était passé. Ce décalage crée une solitude particulière : être physiquement de retour, et pourtant rester quelque part là-bas.
Ulysse et l’Ithaque qui n’est plus Ithaque
Shay s’appuie sur l’Odyssée pour nommer ce mécanisme. Ulysse rentre à Ithaque après vingt ans d’absence. Sa maison est toujours là. Sa femme l’attend. Et pourtant il ne peut pas rentrer simplement — il doit d’abord reprendre son territoire, rétablir un ordre, traverser une série d’épreuves. Le retour n’est pas une arrivée. C’est un autre voyage.
Ce qui touche dans ce parallèle, c’est que l’Ithaque de beaucoup de militaires rentrant de mission n’est plus celle qu’ils avaient quittée — non pas parce qu’elle a changé, mais parce qu’eux ont changé. La perception est altérée. Ce qui semblait évident avant — les conversations ordinaires, les préoccupations quotidiennes — peut sembler vide, ou étranger, ou insupportablement léger.
Ce que le retour déclenche concrètement
Le retour ne provoque pas les mêmes effets chez tout le monde. Mais certains patterns reviennent fréquemment dans les témoignages.
| Signes fréquents lors du retour en vie civile : • Sentiment d’étrangeté dans des situations auparavant familières • Difficulté à s’intéresser à ce qui préoccupe l’entourage • Irritabilité ou retrait dans les contextes sociaux ordinaires • Nostalgie paradoxale du théâtre des opérations, même douloureux • Sentiment de ne plus appartenir au monde civil • Difficulté à expliquer ce qui s’est passé — ou volonté de ne pas le faire |
Ce dernier point est important. Le silence au retour n’est pas toujours de la réserve ou de la pudeur. Il peut être la conséquence d’une conviction réelle : ce qui a été vécu ne peut pas être dit à ceux qui n’y étaient pas. Cette conviction isole. Elle creuse l’écart entre la personne et son entourage, souvent plus sûrement que les symptômes visibles.
Pourquoi « reprendre une vie normale » est souvent la mauvaise injonction
L’entourage, les employeurs, parfois les institutions — tout le monde attend un retour à la normale. Cette attente est compréhensible. Elle est aussi, dans beaucoup de cas, impossible à satisfaire.
Parce qu’il n’y a pas de « normale » à laquelle revenir. Il y a un avant qui n’est plus accessible, et un après qui reste à construire. Pourtant, Boris Cyrulnik rappelle que la résilience n’est pas un retour à l’état d’avant — c’est la capacité à reprendre un développement différent. Cette distinction change tout : elle retire l’injonction de « redevenir comme avant » pour la remplacer par quelque chose de plus juste — devenir quelqu’un qui a traversé ça, et qui continue.
Le temps du retour n’est pas linéaire
Concrètement, le retour en vie civile après un déploiement ou une exposition prolongée à des contextes de guerre ne se fait pas en quelques semaines. Pour certains, les difficultés n’apparaissent que plusieurs mois ou années après. C’est souvent quand la pression extérieure diminue — quand on n’a plus à « tenir » — que quelque chose remonte. Ce délai peut être déroutant, aussi bien pour la personne que pour son entourage.
Pour aller plus loin :
La culpabilité du survivant : « j’aurais dû être à sa place »
Maison Numérique des Blessés et Familles — Ministère des Armées
Questions fréquentes
Est-il normal de regretter le théâtre des opérations après le retour ?
Oui, et c’est l’un des éléments les moins compris par l’entourage. La nostalgie du contexte de guerre — même douloureux — peut s’expliquer par plusieurs facteurs : l’intensité du lien entre camarades, la clarté des enjeux en contexte extrême, le sentiment d’utilité immédiate. Ce sentiment ne signifie pas qu’on voulait y rester. Il dit quelque chose sur ce qui manque dans la vie civile, pas sur ce qu’on désire.
Le retour est-il plus difficile après de longues missions ?
Pas nécessairement. La durée joue un rôle, mais ce qui semble davantage déterminer la difficulté du retour, c’est l’intensité de ce qui a été vécu, la nature des événements auxquels on a été exposé, et la qualité du soutien disponible à l’arrivée. Un retour bref après une exposition traumatique intense peut être plus déstructurant qu’un long déploiement dans des conditions stables.
Comment l’entourage peut-il aider sans forcer le retour à la normale ?
En renonçant à l’attente d’un retour à l’état antérieur. Ce qui aide davantage : accepter que la personne soit différente de celle qui est partie, ne pas interpréter le silence ou la distance comme un rejet, et ne pas exiger d’explications sur ce qui a été vécu. La présence sans exigence est souvent plus utile que les questions, même bien intentionnées.
Ce que vivent les personnels d’ONG et les contractants au retour est-il différent ?
Dans ses grandes lignes, non. La difficulté du retour en vie civile après une exposition à des contextes de guerre ne dépend pas du statut. Un contractant de sécurité privée, un journaliste, un logisticien humanitaire peuvent traverser les mêmes épreuves au retour. Ce qui diffère parfois : l’absence de structure institutionnelle d’accueil, et le fait que la légitimité de leur expérience est souvent moins reconnue socialement.
Références mobilisées dans cet article
Jonathan Shay, Odysseus in America: Combat Trauma and the Trials of Homecoming (2002)
Boris Cyrulnik, travaux sur la résilience
Karl Marlantes, What It Is Like to Go to War (2011)