Résilience après un traumatisme de guerre : ce qui résiste vraiment

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On pose souvent la mauvaise question. On cherche ce qui rend quelqu’un dur, insensible, capable d’encaisser sans fléchir. Pourtant, dans les contextes de guerre, ce ne sont pas toujours les plus endurcis qui traversent le mieux l’épreuve. Ce qui résiste, ce n’est pas l’absence de sensibilité. C’est quelque chose de plus discret, et de plus profond.

Silhouette debout sur une crête sous un ciel rouge sang — résilience et force intérieure après le traumatisme de guerre
Tenir debout. Non par absence de blessure, mais malgré elle.

La résilience n’est pas ce qu’on croit

Le mot est partout. Il est devenu une injonction autant qu’un concept. « Être résilient » est présenté comme une compétence à acquérir, une qualité à développer, presque un devoir. Cette version de la résilience pose un problème réel : elle fait de la reconstruction un mérite personnel, et de l’effondrement une défaillance.

Boris Cyrulnik, à qui l’on attribue la popularisation du concept en France, est en réalité plus nuancé que ses nombreux commentateurs. La résilience, dans sa définition d’origine, ne désigne pas la capacité à ne pas souffrir. Elle désigne la capacité à reprendre un développement différent malgré la souffrance. Ce n’est pas rebondir. C’est continuer autrement. La distinction est essentielle : elle retire l’injonction au retour à la normale et la remplace par quelque chose de plus juste — une reconstruction qui intègre la blessure plutôt que de l’effacer.

Pourquoi l’injonction à « être fort » peut aggraver les choses

Concrètement, l’exigence de résilience peut produire l’effet inverse. Une personne qui ne « rebondit pas assez vite », qui n’arrive pas à « tourner la page », va intégrer un sentiment d’échec supplémentaire à sa blessure. Elle ne souffre plus seulement de ce qu’elle a vécu. Elle souffre aussi de ne pas s’en être suffisamment remise. C’est un deuxième tour de vis, inutile et évitable.

Nick et Mike : deux hommes, une même guerre, deux destins

Michael Cimino, dans le film Voyage au bout de l’enfer, met en scène deux amis confrontés à la même expérience de captivité et de violence extrême au Vietnam. Nick et Mike. À l’arrivée, leurs trajectoires divergent radicalement.

Nick est, en apparence, le plus sensible, le plus ouvert. Il est aussi celui qui se désintègre. Non par faiblesse de caractère — mais parce que la guerre a dissous quelque chose en lui sans qu’il ait eu les moyens de le tenir. Mike, en revanche, est ancré. Pas dans une idéologie, pas dans une abstraction — mais dans des valeurs concrètes, dans des liens réels, dans une manière d’habiter le monde. C’est cet ancrage qui lui permet de traverser l’expérience sans perdre le fil de lui-même.

Ce que cette fiction éclaire, c’est que la résistance psychique n’est pas une question de dureté. C’est une question de racines. Ce qui tient, c’est ce qui était déjà là — quelque chose de suffisamment solide pour résister à la dissolution que produit l’exposition extrême.

Le sens comme ancre : ce que Frankl a compris dans les camps

Viktor Frankl, psychiatre autrichien survivant des camps de concentration, a observé quelque chose de similaire dans des conditions autrement plus extrêmes encore. Ce qui déterminait la survie psychique — pas nécessairement la survie physique — n’était pas la force brute ni l’absence de sensibilité. C’était la capacité à maintenir un sens, même minimal, même fragile.

Ce sens n’est pas une consolation philosophique abstraite. C’est une fonction psychique concrète. La personne qui peut répondre à la question « pourquoi est-ce que je continue » — même avec une réponse modeste, même avec une raison quotidienne — dispose d’un ancrage que rien d’extérieur ne peut complètement détruire.

Ce qui ancre — selon Frankl, Hillman, Cyrulnik — Une raison de continuer, même partielle et provisoire — Un lien affectif réel avec une personne ou une communauté — Des valeurs concrètes, non des abstractions — Une manière d’habiter son corps et son environnement — La capacité à donner un nom à ce qu’on traverse — Un rapport à l’avenir, même réduit à l’horizon proche

Ce que Hillman ajoute : la blessure comme lieu de force

James Hillman, psychologue jungien, pousse le raisonnement plus loin encore. Ce qui résiste dans l’âme, dit-il en substance, n’est pas toujours ce qu’on croyait être sa partie solide. Parfois, c’est précisément là où l’on a été touché que quelque chose de particulier se développe. La blessure n’est pas seulement un déficit. Elle est aussi, pour certains, le lieu d’une profondeur que l’absence d’épreuve n’aurait pas permis.

Autrement dit : la sensibilité n’est pas l’opposé de la force. Elle en est parfois la condition. Ce n’est pas une invitation au mysticisme de la souffrance — la blessure n’est pas un cadeau. C’est une observation clinique et psychologique : ceux qui ont traversé des expériences extrêmes et s’en sont reconstruits ne sont pas revenus intacts. Ils sont revenus différents. Et cette différence peut être, dans certaines conditions, une ressource.

Pour aller plus loin :

Croissance Post-Traumatique : Transformer la Blessure en Force Intérieure

La blessure invisible : comprendre le traumatisme de guerre et le TSPT

Dossier traumatismes de guerre — Cn2r

Questions fréquentes

Certaines personnes sont-elles naturellement plus résilientes que d’autres ?

Des facteurs individuels jouent un rôle — tempérament, histoire d’attachement, ressources psychiques disponibles avant l’événement. Mais la résilience n’est pas un trait fixe. Elle se construit, se soutient, peut être entravée ou facilitée par le contexte. Une personne avec peu de ressources initiales dans un environnement soutenant peut traverser l’épreuve mieux qu’une personne avec de nombreuses ressources dans un isolement total. Le contexte compte autant que l’individu.

La force intérieure peut-elle se reconstruire après avoir été détruite ?

Oui — mais pas par retour à l’état antérieur. Ce qui se reconstruit n’est pas ce qui existait avant. C’est quelque chose qui intègre l’expérience traversée. Cyrulnik parle de « développement différent » plutôt que de guérison. C’est une distinction utile : elle libère de l’injonction à redevenir qui on était, et ouvre vers une reconstruction qui part de là où on est maintenant.

Le sens peut-il se trouver même dans une expérience de guerre perçue comme absurde ou inutile ?

C’est l’une des questions les plus difficiles. Frankl ne dit pas que la souffrance a un sens en elle-même. Il dit que la manière dont on choisit de se rapporter à ce qu’on a traversé peut en avoir un. Ce n’est pas une obligation — c’est parfois difficile, et ce n’est pas un échec. Mais lorsqu’on y parvient, cette capacité à donner un cadre à l’expérience, même partiel, est l’un des leviers les plus puissants de la reconstruction.

Comment distinguer la vraie force intérieure du simple fait de refouler ?

La vraie résistance psychique ne coupe pas le contact avec ce qui a été vécu. Elle permet de le porter sans en être écrasé. Le refoulement, lui, maintient une pression souterraine qui finit par se manifester autrement — somatiquement, relationnellement, ou des années plus tard, quand la pression extérieure diminue. L’un des critères utiles : quelqu’un qui « va bien » en coupant tout contact intérieur avec ce qui s’est passé va bien de manière fragile. Quelqu’un qui va bien en ayant intégré l’expérience va bien de manière stable.

Références mobilisées dans cet article

Viktor Frankl, Man’s Search for Meaning (1946) — James Hillman, A Terrible Love of War (2004) — Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur (1999) — Michael Cimino, The Deer Hunter / Le Voyage au bout de l’enfer (1978)

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