Pourtant, on entend souvent qu’il faut « briser le silence » après une agression sexuelle. L’injonction est bien intentionnée. Elle peut aussi être profondément contre-productive. Parce que le silence, dans la plupart des cas, n’est pas un manque de courage. C’est une forme de protection. Et traiter une protection comme un obstacle, c’est aggraver ce qu’on cherche à aider.

Ce que le silence protège
Le silence après une agression sexuelle n’est pas vide. En effet, il contient quelque chose — une expérience que le psychisme n’a pas encore les moyens de mettre en mots sans risque. Ce risque est réel : risque de ne pas être cru, risque d’être jugé, risque de revivre ce qui a été subi en le racontant, risque de perdre le contrôle de quelque chose qu’on maintenait difficilement à distance.
C’est pourquoi le silence a une fonction. Il protège l’intégrité psychique dans une période où la personne ne dispose pas encore des ressources pour traverser ce que la parole pourrait ouvrir. Autrement dit : forcer le silence à se briser avant que ces ressources soient disponibles peut produire une décompensation, pas une libération.
Les raisons du silence sont multiples et toutes légitimes
Pourtant, le silence après une agression ne vient pas d’une seule source. Il peut s’alimenter à plusieurs réservoirs simultanément : la honte qui coupe la parole, la peur du jugement ou de la non-croyance, la protection de proches qu’on ne veut pas blesser, la conviction que les mots ne captureront pas ce qui s’est passé, ou simplement l’impossibilité physique de parler de quelque chose que le corps n’a pas encore intégré.
| Ce que le silence peut exprimer sans le dire — « Je n’ai pas encore les mots pour ce qui s’est passé » — « Je ne sais pas si je serai crue » — « En dire quelque chose, c’est risquer de le revivre » — « Je protège quelqu’un que j’aime en taisant » — « Ce que j’ai vécu ne rentre pas dans les mots que je connais » — « Tant que je n’en parle pas, c’est peut-être encore contrôlable » |
L’approche ericksonienne : travailler avec le silence, pas contre lui
Ainsi, Milton Erickson a fondé son approche sur un principe que l’hypnose ericksonienne conserve au cœur de sa pratique : on ne combat jamais ce que la personne présente. On le rejoint. On l’utilise comme point de départ. Ce qui résiste n’est pas un obstacle — c’est une information sur ce dont la personne a besoin à ce moment.
Concrètement, cela signifie qu’un accompagnement hypnothérapeutique sérieux n’exige pas que la personne parle de ce qui s’est passé avant que le travail puisse commencer. Le silence peut entrer dans l’espace thérapeutique tel qu’il est. On travaille avec ce que la personne apporte — y compris quand ce qu’elle apporte, c’est précisément l’impossibilité de dire.
Ce que cela change pour la personne qui consulte
En effet, pour beaucoup de personnes ayant vécu des violences sexuelles, la crainte principale avant de consulter est celle-ci : il va falloir tout raconter. Or, cette crainte est en elle-même un signal d’alarme du système nerveux — une forme de protection supplémentaire. En effet, savoir que ce n’est pas une condition du travail change quelque chose de fondamental : l’espace devient accéssible même pour celles et ceux qui ne savent pas encore s’ils pourront parler.
C’est ainsi que le silence, au lieu d’être un mur, devient une porte d’entrée. Non pas parce qu’on force quelque chose à travers lui. Mais parce qu’on crée les conditions pour qu’il n’ait plus besoin d’être aussi épais.
| Série « Réhabiter son corps » — 6 articles : 1. Ce que les violences sexuelles font à l’intérieur 2. Honte et culpabilité : deux blessures distinctes 3. Réhabiter son corps : dissociation et mémoire somatique 4. L’identité après les violences sexuelles 5. Pourquoi le silence s’installe après une agression ← cet article 6. Se reconstruire après des violences sexuelles (à venir) |
Pour aller plus loin :
Pourquoi et quand consulter un hypnothérapeute après un traumatisme
Violences sexuelles — Arrêtons les violences (gouvernement français)
Questions fréquentes
Est-il possible de travailler sur un traumatisme sans en parler ?
Oui. C’est même l’un des apports spécifiques de l’hypnose ericksonienne dans ce contexte. Le travail peut atteindre la mémoire traumatique somatique — là où l’expérience est encodée dans le corps et le système nerveux — sans passer par un récit détaillé de ce qui s’est passé. Ce n’est pas un raccourci : c’est une voie d’accès différente, souvent plus adaptée à ce que la personne peut traverser à ce moment.
Peut-on commencer un accompagnement alors qu’on n’a encore parlé à personne ?
Oui. Le premier contact n’implique pas de tout dévoiler. Il s’agit d’évaluer ensemble si l’espace proposé est adapté, si la personne se sent suffisamment en sécurité pour explorer ce qui est possible. Ce premier échange peut lui-même se faire dans le silence sur certaines choses. Il n’y a pas d’obligation de tout nommer pour que quelque chose commence.
Le silence finit-il toujours par se lever ?
Pas nécessairement de la même manière pour tout le monde. Certaines personnes trouvent les mots progressivement au fil du travail. D’autres ne racontent jamais les détails et avancent pourtant profondément. Ce n’est pas le récit qui guérit — c’est la transformation du rapport à ce qui a été vécu. Le silence peut évoluer sans disparaïtre entièrement, et c’est tout à fait juste.
Comment distinguer un silence protecteur d’un silence qui isole ?
Le silence protecteur permet de fonctionner — même imparfaitement — en maintenant quelque chose à distance que la personne n’est pas encore prête à approcher. Le silence qui isole, lui, coupe progressivement de tout lien et de tout espace où quelque chose pourrait se dire. La différence n’est pas toujours évidente de l’intérieur. Pourtant, l’isolement croissant, la difficulté à maintenir des liens, ou la sensation que le poids augmente sont des signaux qui méritent attention.
Références mobilisées dans cet article
Milton Erickson, travaux sur l’hypnose ericksonienne et l’utilisation de la résistance
Judith Herman, Trauma and Recovery (1992)
Bessel van der Kolk, Le Corps n’oublie rien (2014)
Evelyne Josse, travaux sur la psychotraumatologie et les violences sexuelles