Après des violences sexuelles, une question revient souvent, même quand on ne l’articule pas : est-ce que je suis encore la même personne qu’avant ? La réponse honnête est non, et c’est plus complexe que cela semble. Pas parce que quelque chose a été détruit définitivement. Mais parce que ce qui a été traversé laisse une trace qui transforme.

Ce que les violences sexuelles font à l’identité
Concrètement, l’identité n’est pas un objet fixe. C’est un processus vivant, une manière de se rapporter à soi-même, aux autres, au monde, au temps. En effet, ce processus repose sur un certain nombre de certitudes fondamentales : je suis en sécurité dans mon corps, je mérite d’être respectée, ce qui m’arrive dit quelque chose sur le monde et pas sur ma valeur.
Pourtant, les violences sexuelles attaquent précisément ces certitudes. Judith Herman a documenté ce mécanisme avec précision : le traumatisme complexe ne laisse pas seulement des symptômes, il remet en question les fondements mêmes sur lesquels l’identité est construite. C’est pourquoi certaines personnes décrivent le sentiment de ne plus se reconnaître, de ne plus savoir ce qu’elles ressentent, ni ce qu’elles veulent.
La tentation du retour à l’avant, et pourquoi elle est une impasse
Or, l’une des réponses les plus fréquentes après des violences sexuelles est de vouloir retrouver la personne qu’on était avant. C’est compréhensible : l’avant représente un état où tout cela n’avait pas eu lieu. Mais ce retour n’est pas possible, et le chercher à tout prix est souvent une source d’épuisement supplémentaire.
L’avant n’est plus accessible : non pas parce que tout est perdu, mais parce que ce qui a été traversé fait maintenant partie de l’histoire. On ne peut pas revenir en arrière, ni faire comme si rien ne s’était passé.
Un développement différent, pas une identité réparée
Boris Cyrulnik a posé une distinction que l’on retrouve au cœur de la résilience : elle n’est pas un retour à l’état d’avant. C’est la capacité de reprendre un développement, différent, mais réel. Autrement dit : ce qui se construit après n’est pas une réplique de ce qui existait avant. C’est quelque chose de nouveau, qui intègre l’expérience sans en être défini entièrement. Le site du gouvernement Arrêtons les violences rappelle que les personnes ayant subi des violences sexuelles ne sont pas seules et que des accompagnements existent.
Pourtant, c’est une distinction essentielle dans le contexte des violences sexuelles. Il ne s’agit pas de dire que l’épreuve était nécessaire, ni qu’elle a eu du bon. Il s’agit de dire que même après ce qui a été subi, un développement reste possible. Non pas malgré ce qui s’est passé, mais en l’intégrant dans une histoire qui continue.
| Ce que la reconstruction de l’identité n’est pas Redevenir exactement la personne qu’on était avantEffacer ce qui s’est passé ou faire comme s’il n’avait pas eu lieuTrouver un sens à l’agression ou lui être reconnaissanteAller bien selon un calendrier ou une injonction extérieure |
| Ce qu’elle peut être Reprendre un développement à partir de là où on est maintenantTrouver qui on est quand les violences ne définissent plus toutConstruire un rapport à soi qui ne soit pas uniquement défini par ce qu’on a subiDécouvrir ce qui reste vivant, et repartir de là |
Ce que Jung et Hillman éclairent sur ce processus
Ainsi, Jung parlait d’individuation : ce mouvement par lequel une personne devient progressivement elle-même, non pas en revenant à un état antérieur, mais en intégrant l’ensemble de son expérience, y compris ce qui a blessé. L’Ombre, dans la pensée jungienne, n’est pas quelque chose à effacer. C’est quelque chose à rencontrer et à intégrer pour devenir plus entièrement soi.
En effet, James Hillman prolonge cette idée : la blessure n’est pas seulement un déficit. Elle est aussi, parfois, le lieu où quelque chose de profond se développe, une sensibilité, une profondeur, un rapport aux autres qui n’aurait pas été possible sans cette traversée. Ce n’est pas une consolation philosophique : c’est une observation sur ce que certaines personnes vivent réellement, après un long travail de reconstruction.
Pour aller plus loin
| Série « Réhabiter son corps » — 6 articles 1. Réhabiter son corps : ce que les violences sexuelles font à l’intérieur 2. Réhabiter son corps : honte et culpabilité après une agression sexuelle 3. Réhabiter son corps : dissociation et mémoire somatique après une agression sexuelle 4. Réhabiter son corps : l’identité après les violences sexuelles ← cet article 5. Pourquoi le silence s’installe après une agression (à venir) 6. Réhabiter son corps : se reconstruire après des violences sexuelles |
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Questions fréquentes
Est-il normal de ne plus savoir qui on est après des violences sexuelles ?
Oui, et c’est l’une des conséquences les moins nommées. La perte du sens de soi après un traumatisme est une réalité psychique documentée. Elle peut se manifester par un sentiment de vide, d’étrangeté à soi-même, ou par l’impression que ce qui donnait sens à sa vie a perdu sa valeur. Ce n’est pas une faiblesse. C’est une réponse à quelque chose d’inhumain.
La reconstruction de l’identité est-elle possible sans oublier ?
Oui. Oublier n’est ni l’objectif ni la condition. Ce qui se reconstruit n’efface pas ce qui a eu lieu. C’est une manière de porter autrement ce qui a été traversé, pour que cela ne définisse plus entièrement qui on est, sans pour autant faire comme si ça n’avait pas existé. La mémoire reste. C’est sa place dans la vie qui change.
Y a-t-il un moment où la reconstruction de l’identité peut commencer ?
Il n’existe pas de moment idéal. Certaines personnes entament ce travail très tôt après les faits. D’autres, après des années. Ce qui importe, c’est la disponibilité intérieure à s’approcher de ces questions, et la présence d’un espace suffisamment sécurisant pour le faire. Un accompagnement sérieux évalue cela dès le premier contact, sans précipiter.
Références mobilisées dans cet article
Judith Herman, Trauma and Recovery (1992)
Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur (1999)
C.G. Jung, Aion, Études sur la phénoménologie du Soi (1951)
James Hillman, Re-Visioning Psychology (1975)
Richard Tedeschi & Lawrence Calhoun, Posttraumatic Growth (2004)