Il y a ce qui s’est passé. Et il y a ce que le psychisme a fait avec ce qui s’est passé. Ces deux réalités ne sont pas les mêmes. La deuxième est souvent incomprise, y compris par la personne qui la vit. Ce que la dissociation, la mémoire fragmentée et l’enkystement signifient réellement : non pas des signes de faiblesse, mais les traces d’une intelligence psychique qui a fait ce qu’elle pouvait pour tenir.

Le psychisme ne s’effondre pas, il s’adapte
Lorsqu’une expérience dépasse ce que la conscience peut intégrer, le système psychique met en place des mécanismes de protection. Ces mécanismes ne sont pas des pathologies. Ce sont des réponses. Ils permettent de continuer à fonctionner, de ne pas être détruit par ce qui aurait pu détruire. En effet, c’est pourquoi les nommer comme des symptômes ou des dysfonctionnements rate quelque chose d’essentiel : ils témoignent d’une capacité de survie réelle.
C’est pourquoi Evelyne Josse, psychologue spécialisée en psychotraumatologie, observe que les violences sexuelles produisent une mutation profonde de la perception que les personnes ont d’elles-mêmes, de leurs relations et de leur rapport au temps. Autrement dit : le rapport à soi et au monde se réorganise entièrement.
Ce que cela veut dire concrètement
Pourtant, cette réorganisation n’est pas visible de l’extérieur. Une personne ayant vécu des violences sexuelles peut continuer à travailler, à s’occuper de ses proches, à fonctionner en apparence normalement, tout en portant quelque chose d’immense et de non dit. C’est souvent cet écart entre le fonctionnement apparent et la réalité intérieure qui épuise le plus.
La dissociation : quand le psychisme coupe pour protéger
Parmi ces mécanismes, la dissociation est l’un des plus fréquents après des violences sexuelles. Elle désigne concrètement une rupture partielle ou totale entre ce qui se passe et la conscience qu’on en a. Pendant l’agression, le psychisme peut littéralement se déconnecter de ce que le corps vit, comme si on était ailleurs, spectateur de la scène depuis un endroit sécurisé.
Autrement dit : la dissociation n’est pas une faiblesse psychique. C’est une protection d’urgence. Le problème survient quand ce mécanisme, très utile dans l’instant, continue de fonctionner longtemps après, produisant un sentiment de détachement de soi-même, de son corps, de ses émotions, parfois de la réalité elle-même.
| Manifestations fréquentes de la dissociation post-traumatique Sentiment d’être à côté de soi-même, de se regarder de l’extérieurDifficulté à ressentir son corps, impression d’irréalitéMémoire lacunaire de l’événement ou de périodes entièresChangements brusques d’état émotionnel sans raison apparenteDifficulté à être présente dans son corps lors de l’intimitéSentiment que certaines parties de soi ne se parlent pas |
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La mémoire traumatique : fragmentée, non datée, toujours active
Or, Bessel van der Kolk a décrit avec précision pourquoi la mémoire traumatique ne fonctionne pas comme un souvenir ordinaire. Elle n’est pas classée, datée, rangée dans le passé. Elle est stockée sous forme de sensations, d’images fragmentées, de réactions corporelles. Et elle peut se réactiver à tout moment, par une odeur, un contact, une situation qui ressemble de loin à ce qui s’est passé.
C’est pourquoi certaines personnes décrivent des réactions disproportionnées à des situations ordinaires : une tension dans le corps lors d’un examen médical, une panique dans un espace clos, un retrait soudain lors d’un contact physique banal. Ces réactions ne sont pas irrationnelles. Elles sont la réponse du système nerveux à un signal qu’il a appris à associer au danger.
L’enkystement : quand la douleur trouve un endroit où ne pas envahir tout
Au-delà de la dissociation, un autre mécanisme fréquent est ce qu’on peut appeler l’enkystement, la capacité du psychisme à isoler l’expérience traumatique dans un compartiment séparé, pour que le reste de la vie puisse continuer. Concrètement, c’est ce qui permet à quelqu’un de fonctionner normalement dans certains domaines de sa vie tout en portant quelque chose d’énorme dans d’autres.
Pourtant, ce mécanisme a une limite : le kyste n’est pas inerte. Il consomme de l’énergie psychique pour rester fermé. C’est souvent quand cette énergie vient à manquer, un changement de vie, une période de vulnérabilité, une grossesse, un deuil, que ce qui était contenu commence à se manifester.
Pour aller plus loin
| Série « Réhabiter son corps » 6 articles : 1. Réhabiter son corps : ce que les violences sexuelles font à l’intérieur, le psychisme qui s’organise pour survivre ← cet article 2. Réhabiter son corps : honte et culpabilité après une agression sexuelle 3. Réhabiter son corps : dissociation et mémoire somatique après une agression sexuelle 4. Réhabiter son corps : L’identité après les violences sexuelles (à venir) 5. Pourquoi le silence s’installe après une agression (à venir) 6. Réhabiter son corps : se reconstruire après des violences sexuelles |
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Questions fréquentes
Est-il possible de ne pas avoir de souvenir clair de ce qui s’est passé et pourtant en porter les traces ?
Oui, et c’est même fréquent. La mémoire traumatique et la mémoire explicite, celle des souvenirs narratifs, fonctionnent via des circuits distincts. Une agression peut laisser des traces profondes dans le corps et dans le système nerveux sans qu’il existe un souvenir clair et récupérable de ce qui s’est passé. L’absence de souvenir ne signifie pas l’absence de blessure.
La dissociation est-elle dangereuse ?
Dans ses formes légères à modérées, la dissociation est un mécanisme de protection qui peut coûter cher en qualité de présence à soi et aux autres, mais qui ne met pas en danger. Dans ses formes sévères, épisodes dissociatifs intenses, troubles dissociatifs de l’identité, un encadrement médical ou psychiatrique spécialisé est nécessaire. Un accompagnement sérieux évalue cela dès le premier contact.
Pourquoi les réactions arrivent-elles parfois des années après ?
Parce que l’énergie psychique consacrée à contenir ce qui a été enkysté peut se libérer à l’occasion d’un événement de vie qui mobilise les ressources ailleurs. Une grossesse, un deuil, une rupture, une période d’épuisement : autant de moments où ce qui était maintenu sous contrôle peut remonter. Ce n’est pas un signe que quelque chose s’aggrave. C’est souvent le signe que le moment est venu pour que ce soit travaillé.
Faut-il revivre ce qui s’est passé pour se reconstruire ?
Non. C’est l’une des craintes les plus fréquentes avant de consulter, et elle est légitime. Un accompagnement bien conduit ne force pas la réactivation des mémoires traumatiques. Il travaille le rapport à ce qui a été vécu, pas nécessairement son contenu explicite. La reconstruction ne passe pas par revivre. Elle passe par transformer le rapport à ce qui a été vécu.
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Références mobilisées dans cet article
Bessel van der Kolk, Le Corps n’oublie rien (2014)
Evelyne Josse, Les violences sexuelles et leurs conséquences sur la santé mentale (CICR, 2010)
Judith Herman, Trauma and Recovery (1992)
James Hillman, Re-Visioning Psychology (1975)