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Il y a ce qu’on voudrait oublier. Et ce qu’on n’arrive pas à laisser derrière. Entre ces deux impossibilités, certaines personnes trouvent quelque chose d’inattendu : non pas la disparition de ce qui s’est passé, mais une façon de le porter qui ne les emprisonne plus. Ce n’est pas universel. Ce n’est pas automatique. Et ce n’est certainement pas une obligation. Mais quand cela advient, cela change le rapport à soi, au temps, aux autres.

Ce que la croissance post-traumatique veut dire — et ce qu’elle ne veut pas dire
Le concept de croissance post-traumatique a été formalisé dans les années 1990 par les psychologues Richard Tedeschi et Lawrence Calhoun. Il désigne les changements positifs qui peuvent émerger à la suite d’une confrontation avec une expérience traumatique majeure. Non pas malgré la blessure, mais à travers le travail qu’elle a rendu nécessaire.
C’est pourquoi cette notion est souvent mal comprise. Elle ne dit pas que la guerre est bonne, ni que la souffrance était nécessaire, ni qu’il faut être reconnaissant de ce qu’on a traversé. Elle dit que certaines personnes, après avoir traversé l’épreuve, se découvrent différentes, plus solides sur certaines questions, plus claires sur ce qui compte, plus capables de profondeur relationnelle. Ce n’est pas une récompense. C’est une transformation.
La distinction fondamentale que Frankl permet de poser
Viktor Frankl, dont le travail est né dans les camps de concentration, pose une distinction que beaucoup confondent. Trouver un sens malgré la souffrance est possible, et même nécessaire pour continuer à vivre. Trouver un sens à la souffrance est une autre affaire, plus glissante. Autrement dit : ce n’est pas parce qu’on a traversé quelque chose de terrible que cette chose avait un sens en elle-même. Mais on peut choisir la façon dont on se rapporte à ce qu’on a vécu. Et ce choix — aussi partiel soit-il — est l’un des rares espaces de liberté que même les conditions les plus extrêmes ne peuvent pas entièrement supprimer.
Ce que la croissance post-traumatique peut concrètement produire
Tedeschi et Calhoun ont identifié cinq domaines dans lesquels la croissance post-traumatique se manifeste le plus fréquemment. En effet, ces transformations ne sont pas abstraites, elles s’observent dans le quotidien de ceux qui les traversent.
| Cinq domaines de la croissance post-traumatique (Tedeschi & Calhoun) 1. Nouvelles possibilités : découverte d’intérêts ou de directions de vie inattendus. 2. Liens aux autres : profondeur et qualité relationnelle accrue. 3. Force personnelle : conscience d’une capacité à tenir qu’on ne soupçonnait pas. 4. Changement de spiritualité ou de philosophie : rapport transformé au sens et à l’existence. 5. Appréciation de la vie : présence accrue aux choses ordinaires, au temps qui passe. |
Ces domaines ne se développent pas tous en même temps, ni chez tout le monde. Pourtant, certains reviennent régulièrement dans les témoignages de personnes ayant traversé des expériences de guerre et entrepris un travail de reconstruction : une forme de clarté sur ce qui compte vraiment, une capacité à être présent aux autres d’une manière différente de ce qu’elle était avant.
Ni oubli ni prison : la troisième voie
La tentation est forte, après un traumatisme de guerre, d’osciller entre deux positions également insatisfaisantes. D’un côté, tout effacer, faire comme si rien ne s’était passé, ne plus y penser, « tourner la page ». De l’autre, rester enfermé dans l’événement, le revivre, ne pas pouvoir s’en éloigner, construire son identité entière autour de la blessure.
C’est pourquoi Hillman parle d’une troisième position, plus difficile mais plus juste : laisser l’expérience avoir eu lieu, l’intégrer comme une partie de soi sans la laisser devenir toute la définition de soi. Concrètement, c’est ce que permet le travail de transformation : non pas oublier, non pas être emprisonné, mais trouver comment porter ce qu’on a vécu d’une manière qui laisse encore de la place pour le reste.
Ce que cela demande comme conditions
La croissance post-traumatique n’est pas spontanée. Elle suppose un certain nombre de conditions : un espace suffisamment sécurisé pour que la personne puisse s’approcher de ce qu’elle a vécu sans être submergée, un accompagnement qui ne cherche pas à effacer ou à relativiser, et du temps. Ce travail ne se produit pas dans l’urgence. Quelque chose doit avoir été suffisamment approché pour que la personne puisse commencer à se demander, non plus seulement « comment survivre à ça », mais « qui je suis devenu à travers ça ».
Pour aller plus loin :
Résilience après un traumatisme de guerre
Hypnose et traumatisme de guerre
Dossier traumatismes de guerre
Questions fréquentes
La croissance post-traumatique est-elle possible après toutes les formes de traumatisme de guerre ?
Elle a été documentée dans des contextes très variés — anciens combattants, survivants de violences de masse, personnels humanitaires. Ce n’est pas une question de gravité objective de l’événement, mais de la façon dont la personne a pu travailler son rapport à ce qu’elle a vécu. Certaines personnes ayant traversé des événements extrêmes y arrivent. D’autres, après des événements en apparence moins intenses, n’y accèdent pas. La croissance post-traumatique n’est pas proportionnelle à la souffrance — elle est liée au travail de transformation qui a pu avoir lieu.
Faut-il parler de ce qu’on a vécu pour accéder à la croissance post-traumatique ?
Pas nécessairement de la même façon pour tout le monde. Certains trouvent dans la verbalisation un levier essentiel. D’autres passent par des voies moins directement narratives, le corps, la création, l’engagement. Ce qui semble déterminant, ce n’est pas le canal de la transformation mais sa profondeur : quelque chose doit avoir été suffisamment approché, non pas raconté à la surface, pour que le rapport à l’événement puisse évoluer.
La croissance post-traumatique signifie-t-elle qu’on est « guéri » ?
Non. Ce n’est pas synonyme de guérison au sens où la blessure aurait disparu. Des cicatrices restent. Des réactions peuvent persister. Ce que la croissance post-traumatique produit, c’est un rapport transformé à ces traces : elles sont là, mais elles ne définissent plus la totalité de qui on est ni la direction dans laquelle on va. La différence entre quelqu’un qui a traversé un trauma et quelqu’un qui a traversé un trauma et a pu en faire quelque chose n’est pas dans la disparition de la blessure, elle est dans la place que cette blessure occupe dans la vie.
Est-il possible de travailler vers la croissance post-traumatique sans être prêt à tout raconter ?
Oui. L’idée qu’il faudrait tout verbaliser, tout expliquer, tout exposer pour que quelque chose change est une idée répandue mais inexacte. Certaines approches d’accompagnement permettent de travailler le rapport à l’événement traumatique sans exiger un récit complet et détaillé de ce qui s’est passé. Ce qui compte, c’est que la personne puisse avancer dans un espace qui respecte son rythme et ses limites.
Références mobilisées dans cet article
Viktor Frankl, Man’s Search for Meaning (1946)
Richard Tedeschi & Lawrence Calhoun, Posttraumatic Growth: Conceptual Foundations and Empirical Evidence (2004)
James Hillman, A Terrible Love of War (2004)
Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur (1999)