Réhabiter son corps : dissociation et mémoire somatique après une agression sexuelle

Depuis l’agression, votre corps vous semble étranger. Vous l’habitez comme on habite une maison dont on a perdu les clés. Cette distance n’est pas un défaut de votre psychisme. C’est ce qu’il a trouvé pour vous protéger. Comprendre pourquoi change quelque chose à la manière dont on peut travailler le retour.

Femme de profil regard vers le ciel à travers des branches — dissociation et mémoire somatique après une agression sexuelle
Présente. Ailleurs. Les deux en même temps — c’est ce que la dissociation fait.

Pourquoi le corps est devenu étranger

Au moment de l’agression, le système nerveux a fait ce qu’il pouvait. En effet, face à une expérience que la conscience ne pouvait pas intégrer, il a créé une distance entre ce qui se passait et la perception qu’on en avait. Cette distance — c’est la dissociation. Elle a permis de traverser l’intraversable. Elle a eu une fonction réelle, concrète, vitale.

Pourtant, le problème n’est pas qu’elle ait existé. Le problème, c’est qu’elle continue après. Que le système nerveux, qui ne sait pas que le danger est passé, maintient cette mise à distance comme mesure de sécurité permanente. Le corps devient ainsi quelque chose qu’on observe de l’extérieur, qu’on ne sent plus vraiment, qu’on ne reconnaît plus comme sien.

Ce que le corps a gardé en mémoire

Pourtant, si le psychisme a pu se mettre à distance, le corps, lui, n’a pas oublié. Bessel van der Kolk a documenté avec précision ce mécanisme : la mémoire traumatique s’encode dans le système nerveux autonome, dans les réflexes corporels, dans les sensations. Elle ne disparait pas avec le temps. Elle attend, prête à se réactiver à l’occasion d’un contact, d’une odeur, d’une situation qui ressemble de loin à ce qui s’est passé.

C’est pourquoi certaines personnes décrivent des réactions corporelles intenses lors de l’intimité, lors d’un examen médical, ou dans des situations anodines qui déclenchent quelque chose que la raison ne comprend pas. Ces réactions ne sont pas irrationnelles. Autrement dit, elles sont la réponse d’un corps qui a appris à reconnaître le danger, et qui continue de faire son travail.

Réhabiter son corps : ce que cela veut dire réellement

Ainsi, réhabiter son corps ne veut pas dire forcer le retour à la présence corporelle. Ce n’est pas une injonction à « se réapprivoiser » selon un calendrier ou une méthode. C’est un processus qui demande du temps, de la sécurité, et un espace dans lequel le corps peut apprendre progressivement que le contact n’est plus une menace.

Or, la dissociation ne se règle pas par la décision consciente. On ne peut pas décider de se sentir dans son corps. Ce qui permet le retour, c’est une expérience — répétée, progressive, sécurisée — de ce que c’est que d’être présente dans son corps sans danger. C’est là que des approches qui travaillent avec le corps et l’inconscient, plutôt que contre eux, peuvent atteindre quelque chose que la parole seule ne touche pas toujours.

Signes fréquents de dissociation post-traumatique — Sentiment de flotter au-dessus de soi, de s’observer de l’extérieur — Corps qui semble ne plus appartenir, émotions éteintes ou absentes — Réactions corporelles intenses et inexplicables dans certaines situations — Difficulté à être présente dans son corps lors de l’intimité — Périodes de mémoire lacunaire, impression d’irréalité — Fatigue profonde sans cause physique identifiable

Ce que l’hypnose ericksonienne peut apporter

C’est pourquoi l’hypnose ericksonienne travaille précisément au niveau où la dissociation s’est installée — non pas pour la forcer à disparaître, mais pour créer les conditions dans lesquelles elle n’est plus nécessaire. Concrètement, cela passe par un travail progressif de réassociation — permettre au système nerveux de vivre des états corporels de sécurité, à son propre rythme, sans contrainte.

En effet, ce travail n’exige pas de revivre l’agression. Il ne demande pas de tout verbaliser. Il permet à quelque chose de se transformer au niveau où le traumatisme est encodé — dans le corps, dans le système nerveux, dans la mémoire somatique. C’est ainsi que réhabiter son corps devient possible : non pas par un retour forcé, mais par un retour appris.

Série « Réhabiter son corps » — 6 articles 1. Ce que les violences sexuelles font à l’intérieur — https://alexiscourraud.com/consequences-psychiques-violences-sexuelles/ 2. Honte et culpabilité : deux blessures distinctes — https://alexiscourraud.com/honte-culpabilite-agression-sexuelle/ 3. Réhabiter son corps : dissociation et mémoire somatique ← cet article 4. L’identité après les violences sexuelles (à venir) 5. Pourquoi le silence s’installe après une agression (à venir) 6. Se reconstruire après des violences sexuelles (à venir)

Pour aller plus loin :

Ce que les violences sexuelles font à l’intérieur — article 1 de la série

Le corps en guerre permanente — hypervigilance et mémoire traumatique

Violences sexuelles — Arrêtos les violences (gouvernement français)

Questions fréquentes

Est-il normal de ne plus ressentir son corps des années après l’agression ?

Oui. La dissociation peut s’installer durablement et persister longtemps après les faits. Ce n’est pas un signe que quelque chose empire ou que la reconstruction est impossible. C’est le signe que le système nerveux a maintenu sa mise en protection au-delà de la période de danger. Ce maintien peut être travaillé à tout moment, quel que soit le délai depuis l’agression.

Le retour dans le corps peut-il être douloureux ?

C’est une question légitime. Un travail bien conduit ne force pas le retour. Il crée les conditions pour qu’il advienne progressivement, à un rythme qui respecte ce que la personne peut traverser à chaque étape. Si des sensations difficiles émergent, elles sont accueillies dans le cadre sécurisant de l’accompagnement — jamais laissées sans contenance.

Faut-il parler de l’agression pour travailler la dissociation ?

Non. La dissociation est un mécanisme corporel et nerveux. On peut travailler à ce niveau sans passer par le récit détaillé de ce qui s’est passé. C’est même souvent plus efficace : aborder la mémoire somatique directement, plutôt que par la narration, permet d’atteindre ce que les mots ne capturent pas toujours.

Références mobilisées dans cet article

Bessel van der Kolk, Le Corps n’oublie rien (2014)

Judith Herman, Trauma and Recovery (1992)

Peter Levine, Réveiller le tigre : guérir le traumatisme (1997)

James Hillman, Re-Visioning Psychology (1975)

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