Neuf articles pour nommer ce qui se passe. Celui-ci pour expliquer ce qui peut changer, et comment. L’hypnose ericksonienne n’est pas une technique magique ni une promesse de guérison rapide. C’est un espace de travail particulier, qui peut atteindre des niveaux que la parole seule ne touche pas toujours. Voici pourquoi, et pour qui.

Ce que le trauma de guerre a de spécifique
Les articles précédents de cette série l’ont montré sous différents angles : le traumatisme de guerre ne fonctionne pas comme un simple mauvais souvenir. Il s’inscrit dans le corps, dans le système nerveux autonome, dans des réactions qui se déclenchent sans que la conscience ait eu le temps d’intervenir. Ce traumatisme peut coexister avec une blessure morale, une culpabilité du survivant, une crise d’identité post-militaire, un retour impossible. Il peut rester silencieux des années, puis se réactiver.
C’est pourquoi les approches qui s’adressent uniquement au niveau cognitif, expliquer, comprendre, rationaliser, ont leurs limites. Non pas qu’elles soient inutiles. Mais parce que la mémoire traumatique somatique, telle que Bessel van der Kolk l’a décrite, ne répond pas aux injonctions conscientes. Elle a besoin d’être atteinte là où elle est, c’est-à-dire à un niveau qui précède le langage.
Pourquoi tout verbaliser n’est pas toujours possible
Beaucoup de personnes ayant traversé des expériences de guerre ne peuvent pas, ou ne veulent pas, tout raconter. Ce n’est pas de la résistance au sens pathologique. C’est souvent une conviction réelle : ce qui a été vécu ne peut pas être dit à quelqu’un qui n’y était pas. Ou bien les mots ne viennent pas. Ou bien le récit complet rouvre quelque chose qu’on ne se sent pas prêt à traverser à nouveau.
L’hypnose ericksonienne ne demande pas de tout raconter. Elle ne requiert pas un récit complet et détaillé de ce qui s’est passé. Ce qui se travaille, c’est le rapport à l’expérience, pas nécessairement son contenu explicite. Cette différence change tout pour une population qui a souvent appris que se taire était une forme de protection.
Ce que l’hypnose ericksonienne peut atteindre spécifiquement
L’hypnose ericksonienne, du nom de Milton Erickson, psychiatre américain qui a développé cette approche au milieu du XXe siècle, travaille avec l’inconscient comme partenaire, non comme adversaire à contourner. En effet, elle s’adresse à des niveaux de traitement qui restent actifs même quand la conscience est mobilisée ailleurs.
Concrètement, cela signifie qu’un travail peut avoir lieu sur la mémoire somatique, sur les réponses automatiques du système nerveux, sur les représentations intérieures, sans que la personne ait besoin de « tout comprendre » pour que quelque chose évolue. L’inconscient a ses propres ressources. Le travail hypnothérapeutique consiste en partie à créer les conditions pour que ces ressources puissent s’activer.
Ce que l’hypnose ericksonienne peut travailler dans le trauma de guerre
— La mémoire somatique et les réponses automatiques du système nerveux
— Les reviviscences et leur charge émotionnelle
— La culpabilité du survivant et la blessure morale
— La crise d’identité post-militaire et la question du sens
— L’hypervigilance et la difficulté à se relâcher
— Le rapport au corps, au sommeil, à la présence au moment présent
— La reconstruction d’un espace intérieur habitable
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Une approche de reconstruction, pas de suppression
Il est important de poser ce que cette approche n’est pas. Elle n’efface pas les souvenirs. Elle ne « guérit » pas au sens où tout disparaîtrait, ne prétend pas que quelques séances règlent des années d’exposition traumatique. Et elle ne convient pas à tout le monde de la même façon.
Ce qu’elle peut faire : modifier le rapport à ce qui a été vécu. Permettre à la mémoire traumatique de se loger autrement, non plus comme une menace permanente, mais comme une expérience passée qui a laissé des traces, et avec laquelle on peut apprendre à vivre différemment. Autrement dit : non pas l’oubli, non pas la prison, la troisième voie dont il était question dans l’article sur la croissance post-traumatique.
Reconstruire son temple intérieur
La démarche d’accompagnement proposée ici s’appuie sur trois piliers : explorer ce qui a été fracturé, stabiliser ce qui peut l’être, et reconstruire un espace intérieur dans lequel la personne peut habiter à nouveau. Ce n’est pas un protocole linéaire. C’est un travail vivant, qui s’adapte à ce que chaque personne apporte, à son rythme, à ce qu’elle est prête à approcher.
Cette approche convient particulièrement à des personnes qui ont épuisé les voies institutionnelles, qui ne souhaitent pas entrer dans un cadre médical ou psychiatrique, ou qui cherchent un espace où ce qu’elles ont traversé peut être abordé sans injonction à « relativiser », sans jugement, et sans obligation de tout mettre en mots.
Pour aller plus loin
Résilience après un traumatisme de guerre : ce qui résiste vraiment
Centre national de ressources et de résilience — Dossier traumatismes de guerre
Questions fréquentes
L’hypnose fonctionne-t-elle sur les traumatismes de guerre anciens, pas seulement récents ?
Oui. La mémoire traumatique ne se périme pas avec le temps. Elle peut rester activable des décennies après les événements. Un accompagnement hypnothérapeutique peut être pertinent que le traumatisme soit récent ou qu’il remonte à plusieurs années, à condition que la personne soit dans un état de stabilité suffisant pour entamer ce travail.
Faut-il être « bon sujet » pour que l’hypnose fonctionne ?
L’idée qu’il existerait des « bons sujets » et des personnes imperméables à l’hypnose est un mythe tenace. Toute personne capable de concentration et d’imagination peut accéder à des états hypnotiques. Ce qui varie, c’est la façon d’y accéder et la profondeur de l’état. L’approche ericksonienne est précisément conçue pour s’adapter à chaque personne plutôt que d’exiger que la personne s’adapte à un protocole fixe.
Cet accompagnement peut-il se combiner avec un suivi médical ou psychiatrique existant ?
Oui, et c’est souvent souhaitable. Un accompagnement hypnothérapeutique ne se substitue pas à un suivi médical ou psychiatrique lorsque celui-ci est en place. Il peut fonctionner en complémentarité, en travaillant des dimensions que d’autres approches n’atteignent pas de la même façon. La coordination entre les différents accompagnements reste toujours dans l’intérêt de la personne.
Comment se passe un premier contact ?
Un premier échange permet de comprendre ce que la personne traverse, ce qu’elle cherche, et si cette approche est adaptée à sa situation. Il n’y a pas d’obligation de tout raconter d’emblée. L’objectif de ce premier contact est de poser les bases d’un espace de confiance, sans lequel aucun travail en profondeur n’est possible.
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Références mobilisées dans cet article
Bessel van der Kolk, Le Corps n’oublie rien (2014)
Milton Erickson, travaux sur l’hypnose thérapeutique
François Roustang, Qu’est-ce que l’hypnose ? (1994)
Viktor Frankl, Man’s Search for Meaning (1946)