On parle du deuil comme d’une épreuve à surmonter. Comme d’étapes à franchir. Comme d’une page à tourner. Pourtant, ceux qui l’ont vraiment traversé savent que ces mots ne disent pas ce qui se passe réellement. Ce qui se passe réellement ressemble davantage à une descente, au sens le plus concret du terme. Quelque chose en soi s’en va vers le bas, vers l’intérieur, vers quelque chose qu’on ne contrôle pas.

Le deuil ne se surmonte pas, il se traverse
La distinction est essentielle. Surmonter suppose qu’on passe par-dessus, qu’on enjambe l’obstacle pour retrouver le chemin d’avant. Or, le deuil ne laisse pas de chemin d’avant. En effet, ce qui a été perdu a réorganisé la réalité entière. Ce n’est pas un obstacle sur le chemin, c’est une transformation du chemin lui-même.
Traverser suppose qu’on entre dans quelque chose et qu’on le parcourt de l’intérieur. Qu’on accepte d’être, pendant un temps, dans un espace différent de celui d’avant. C’est une posture radicalement différente et elle change tout à la manière dont on peut accompagner ce processus.
Ce que les mythes anciens savaient déjà
En effet, bien avant la psychologie moderne, les cultures anciennes avaient représenté le deuil sous la forme d’une descente aux enfers. Inanna, grande déesse sumérienne et l’une des figures divines les plus anciennes de l’humanité, décide un jour de descendre dans le royaume des morts, gouverné par sa sœur Ereshkigal. À chacune des sept portes qui mènent aux profondeurs, elle doit déposer quelque chose. La grande couronne qui représente le pouvoir symbolique. Les boucles d’oreilles qui figurent le rang social. Le collier de lapis-lazuli qui incarne la beauté et le prestige. Les pierres sur sa poitrine qui garantissent la protection. L’anneau d’or qui manifeste l’autorité. Le pectoral qui symbolise la dignité. Et enfin, à la dernière porte, le vêtement royal qui constitue l’identité elle-même. Elle arrive nue, dépouillée de tout ce qu’elle était, et elle meurt.
La progression n’est pas accidentelle. On commence par déposer ce qu’on possède, et on finit par déposer ce qu’on est. Or, ce mythe vieux de cinq mille ans dit quelque chose que la psychologie contemporaine redonne lentement. Le deuil est une initiation, non pas au sens d’une épreuve qu’on subit, mais au sens d’un passage qui transforme profondément celui qui le traverse. On n’en sort pas intact, on en sort différent.
Ce que la descente défait
Pourtant, avant la transformation vient la dépossession. Le deuil défait des choses très précises.
Il défait d’abord la certitude que le monde est stable, que ce qui était là hier sera encore là demain. Ensuite l’identité qui était liée à ce qu’on a perdu. Le conjoint, le parent, l’enfant, l’ami. Mais aussi parfois l’emploi, la santé, la vie qu’on croyait avoir. Il défait enfin le sens, cette manière qu’on avait de comprendre pourquoi les choses arrivent et où elles mènent.
C’est pourquoi Bessel van der Kolk observe que le deuil, dans ses formes complexes, laisse des traces profondément semblables au traumatisme. Le corps se souvient, le temps se fige, la réalité perd sa texture ordinaire. Concrètement, ce n’est pas uniquement un état émotionnel. C’est une réorganisation complète du rapport à soi, aux autres, au temps et au monde.
Ce que le deuil défait avant toute reconstruction :
La certitude de la stabilité du monde
L’identité construite en relation avec ce qu’on a perdu
Le sens qui organisait la vie
Le rapport ordinaire au temps (passé, présent, futur)
La confiance dans le corps, qui garde la mémoire de la perte
Les certitudes sur ce qu’on croyait savoir de soi
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Pourquoi la descente ne peut pas être court-circuitée
Ainsi, l’erreur la plus fréquente, dans l’entourage, dans certaines approches thérapeutiques, dans la culture ambiante, est de chercher à abréger la descente. De la traiter comme un état indésirable dont il faudrait sortir le plus vite possible. Or, la descente a une fonction. Elle crée l’espace intérieur dans lequel quelque chose peut se transformer.
Jung écrivait que l’âme ne se développe pas dans la lumière, mais dans la confrontation avec ses propres profondeurs. Autrement dit, ce qui se passe dans la descente du deuil n’est pas une pathologie à corriger. C’est un processus psychique réel, qui a sa propre logique, son propre rythme, et dont la conclusion ne peut pas être décidée de l’extérieur.
C’est pourquoi un accompagnement sérieux ne cherche pas à accélérer la descente. Il cherche à créer les conditions pour qu’elle se fasse en sécurité, pour que la personne qui descend ne soit pas seule dans l’obscurité, sans boussole, sans la certitude qu’il existe un chemin du retour. La Traversée s’inscrit précisément dans cette démarche.
La série « La Traversée » sur le deuil
Ce cycle de quatre articles suit la structure du mythe d’Inanna, en appliquant ses enseignements à la compréhension contemporaine du deuil et à l’accompagnement hypnotique.
Hypnose et deuil : la descente, ce que la perte défait en nous (cet article)
Hypnose et deuil : le séjour dans l’obscurité
Hypnose et deuil : la transformation
Hypnose et deuil : le retour
Questions fréquentes
Le deuil a-t-il vraiment des étapes ?
Le modèle des cinq étapes de Kübler-Ross (déni, colère, marchandage, dépression, acceptation) a été conçu pour les personnes en fin de vie, pas pour les endeuillés. Son application au deuil est une extension qui n’a jamais été validée empiriquement. Surtout, ce modèle laisse entendre que le deuil suit un ordre prévisible, ce qui ne correspond pas à ce que vivent la plupart des personnes. Le deuil est non linéaire, non prédictible et profondément individuel.
Combien de temps dure le deuil ?
Il n’existe pas de durée normale. Ce qui existe, c’est une société qui fixe des délais implicites, quelques semaines, quelques mois, après lesquels on est censé à nouveau « fonctionner normalement ». Ces délais ne correspondent à rien de réel psychiquement. Certains deuils prennent des années. Certains reviennent par vagues, longtemps après. Ce qui compte n’est pas la durée, mais la qualité de ce qui se passe pendant la traversée.
Comment l’hypnose peut-elle accompagner la descente du deuil ?
L’hypnose ericksonienne ne cherche pas à accélérer la traversée ni à supprimer la douleur. Elle travaille avec ce qui est là, la tristesse, le vide, la confusion, pour créer un espace intérieur sécurisant dans lequel la descente peut se faire sans être dévastrice. Elle peut aussi atteindre des niveaux que le seul discours conscient n’atteint pas : la mémoire somatique de la perte, les réactions corporelles, le rapport au temps figé.
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Pour aller plus loin
Hypnose et deuil, traverser la perte sans se perdre offre une première introduction au sujet.
La croissance post-traumatique explore comment la traversée du deuil peut devenir source de transformation profonde.
La Fédération Européenne Vivre son Deuil recense les associations et espaces d’écoute disponibles partout en France, pour ceux qui cherchent un accompagnement au-delà du travail intérieur.